Grèce : la droite veut sa revanche sur l’histoire


por MARIA MALAGARDIS ENVOYÉE SPÉCIALE À ATHÈNES/ LIBÉRATION

Manifestation des proeuropéens pour le oui au référendum, le 30 juin. Pour la droite, la victoire du non signiferait la fin de l’avenir européen de la Grèce. (Photo Christian Hartmann. Reuters)

Manifestation des proeuropéens pour le oui au référendum, le 30 juin. Pour la droite, la victoire du non signiferait la fin de l’avenir européen de la Grèce. (Photo Christian Hartmann. Reuters)

REPORTAGE A Athènes, les conservateurs profitent des divisions au sein de la population pour jouer un remake de la guerre civile qui vit la défaite des communistes après l’occupation nazie.


C’est un murmure qui parcourt Athènes. Les mêmes mots qui surgissent des conversations qu’on surprend dans la rue : «Argent», «euros»… Comme en grec, les mots lefta («argent») et lepta («minutes») se ressemblent, difficile parfois de discerner si les préoccupations concernent le manque de liquidités qui asphyxient depuis quelques jours les banques grecques ou bien la peur du compte à rebours jusqu’au référendum de dimanche, alors qu’un nouvel «ultime» Eurogroupe était convoqué mercredi soir. Mais il aura suffi de l’annonce d’un référendum en fin de semaine pour faire valider ou non les dernières propositions de réformes des créanciers, pour que l’étau monétaire se resserre soudain, imposant au pays un compte à rebours tendu jusqu’au scrutin. «La Grèce votera dimanche», a confirmé mercredi après-midi le Premier ministre grec, Aléxis Tsípras, faisant ainsi taire les rumeurs sur un éventuel renoncement au référendum.
Il aura lieu avec des banques fermées et des retraits réduits. A 120 euros par semaine pour les retraités sans carte de crédit et à 60 euros par jour pour tous les autres. «C’est déjà une somme énorme pour certains», souligne Maria Genissopoulou, une sociologue qui travaille aussi comme bénévole dans un centre d’accès aux soins pour les plus démunis, juste derrière la mairie d’Athènes. Devant la porte d’entrée, trois silhouettes décharnées évoquent les risques d’une faillite ou d’une sortie de l’euro en cas de victoire du non au référendum. «L’argent, nous, on a plus de toute façon. Alors, qu’est-ce qu’on aurait à perdre ?» raille une femme très maigre aux dents abîmées. En avoir ou pas ? Le clivage entre le oui et le non se jouera en grande partie sur la ligne qui partage ceux qui ont encore des économies et ceux qui n’ont plus rien. Mais certains voudraient ranimer aussi d’autres clivages. Et notamment ce «eux» contre «nous» de la sanglante guerre civile, qui a suivi l’occupation nazie et s’est achevée par la défaite de la résistance communiste, effacée alors de l’histoire, jusqu’en… 1981.

Peur des «staliniens». En Grèce, un mot a fait sa réapparition ces jours-ci : dichazmos, «la division». C’est un mot lourd de sens en Grèce, qui renvoie à bien des batailles du passé. Du megalo dichazmos, la confrontation historique de l’entre-deux-guerres, entre les républicains du Premier ministre Eleftherios Venizelos et les monarchistes, jusqu’au dichazmos de la guerre civile dont les blessures mirent plus longtemps à se cicatriser que celles de la dictature des colonels entre 1967 et 1974. La peur des «staliniens» était justement sur toutes les lèvres lors des trois manifestations organisées ces dix derniers jours par la droite «pro-européenne», qui pense tenir là sa revanche sur la victoire de Syriza (le parti de Tsípras) aux élections du 25 janvier. Des dames de Kolonaki, le quartier de la bourgeoisie athénienne, multipliaient les coups de fil en début de semaine pour mobiliser contre les «gauchistes». Certaines n’avaient pas peur d’affirmer que les membres du gouvernement Tsípras «parlent russe entre eux», confortées par la visite du Premier ministre grec à Moscou en avril. «C’est une véritable manipulation historique s’insurge l’historienne Maria Spinatopoulou. Ça peut marcher avec les plus vieux, mais les jeunes nés après le retour de la démocratie en 1974 ne gobent pas cette rhétorique, très ancien régime.»

Certes, au lendemain de sa victoire, le 25 janvier, le premier geste d’Aléxis Tsípras a été de se rendre au mont Valérien grec dans le quartier de Kessariani à Athènes pour se recueillir devant le Mur des fusillés : résistants à l’occupation nazie mais aussi combattants de gauche pendant la guerre civile. Un geste inédit, mais qui n’avait pas suscité de réelle polémique. Il est vrai aussi qu’un grand nombre de cadres de Syriza, comme la présidente du Parlement, Zoe Konstantopoulou, ou le bras droit de Tsípras, Nikos Pappas, sont des enfants d’opposants à la dictature des colonels. «Mais en réalité les plus proches conseillers de Tsípras, à commencer par Nikos Pappas, sont de centre gauche», rappelle Yanis Androulidakis, un journaliste proche de Syriza. «Aujourd’hui on assiste au retour de la vieille droite anticommuniste. Des réflexes qu’on pensait oubliés, alors que ces vingt dernières années, la Grèce se sentait plus moderne, moins balkanique et plus en phase avec l’Europe. Du moins jusqu’à ce que l’austérité fasse plonger le pays», déplore le journaliste Dimitris Psarras, spécialiste de l’extrême droite grecque.

Tiers-monde. La Grèce peut-elle tomber encore plus bas qu’aujourd’hui, après cinq ans d’austérité ? Somalie, Soudan, Zimbabwe : les mêmes mots accusateurs revenaient mardi sur les chaînes de télé privées, très hostiles au gouvernement, et qui actaient ainsi l’annonce mardi soir du défaut de paiement au Fonds monétaire international (FMI), «le premier d’un pays développé». La Grèce, boutée hors d’Europe, sera-t-elle ramenée au rang d’un pays du tiers-monde ? «Mon petit Tsípras, à toi de choisir : soit tu capitules, soit les créanciers vont nous détruire en même temps que toi», susurrait mardi la voix caverneuse de Giorgos Tragas, animateur populiste de la radio Skai. «C’est désormais une évidence : le seul but des créanciers, c’est la tête de Tsípras. Sinon pourquoi auraient-ils accepté ses propositions lundi comme de “bonnes bases” avant de les rejeter mardi ? s’interroge Maria Spiritopolou. Lorsque le représentant bulgare à Bruxelles avance que le salaire minimum est à 200 euros dans son pays, j’ai envie de lui montrer toutes les prostituées et femmes de ménage bulgares qui ont envahi Athènes. Ce qui se joue en Grèce, ce n’est pas le retour de la guerre civile, c’est une bataille sociale qui concerne toute l’Europe. Car ailleurs aussi, l’austérité fait des ravages et pourrait être remise en cause par des élections.»

«Reste que le gouvernement de Tsípras a pêché par manque d’anticipation : il aurait dû s’attendre à cette hostilité et garder du cash de côté, au lieu de mettre un point d’honneur à rembourser ses prêts depuis cinq mois. La guerre, ça se prépare», rétorque Dimitris Psarras qui, comme beaucoup, redoute la chute du gouvernement et «une austérité encore plus dure imposée alors à un pays sonné». La tête de Tsípras ? La droite grecque en rêve, à voix haute. «On trouvera toujours, pour le remplacer, un homme providentiel. Au besoin, on l’inventera», confiait un député conservateur de Nouvelle Démocratie, samedi dans les couloirs du Parlement alors que les députés adoptaient le projet de référendum. La guerre civile est peut-être finie, mais l’avenir paraît bien sombre sous un ciel athénien, curieusement lourd et moite, en ce début d’été, décidément pas comme les autres.

Maria MALAGARDIS Envoyée spéciale à Athènes

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